Cette analyse critique vient en contrepoint de l’épisode 10 de la saison 2 du podcast Neohumanisme, « Dis Bruno… le paranormal existe-t-il ? »
Il y a des livres qu’on ouvre avec l’envie de les aimer.
La Simulation, de Loïc Hecht, appartient à cette catégorie.
Son titre, son sous-titre — Enquête sur la théorie qui fascine la Silicon Valley — et sa promesse implicite — et si notre monde n’existait pas ? — entrent en résonance directe avec des questions que ce blog et mon podcast Neohumanisme explorent depuis leurs origines : la nature de la réalité, les limites de la conscience, l’hypothèse vertigineuse formulée par Nick Bostrom en 2003…
J’aurais voulu pouvoir en dire beaucoup de bien.
Mais entre vouloir et pouvoir, il y a parfois un écart. Parfois un gouffre.
Cet article se propose d’examiner ce gouffre — non par plaisir de la démolition, mais parce que ce livre illustre, presque malgré lui, un phénomène qui mérite qu’on l’analyse : la façon dont une curiosité intellectuelle légitime peut glisser, insensiblement, vers une crédulité orientée.
Et parce que ce glissement-là concerne chacun d’entre nous.
Une promesse d’enquête non tenue
Le point de départ du livre est une rumeur journalistique séduisante : des milliardaires de la Silicon Valley financeraient secrètement des recherches destinées à prouver que nous vivons dans une simulation. Voilà le fil que l’auteur promet de tirer, au terme de six années de travail.
Le problème est que l’enquête annoncée n’a jamais vraiment lieu.
Les tentatives d’approche des personnalités réellement influentes de la Silicon Valley — Elon Musk en tête, défenseur le plus médiatique de cette hypothèse — se soldent par des fins de non-recevoir.
À défaut, l’auteur se rabat sur des figures de second plan : anciens chercheurs reconvertis en conférenciers, personnalités marginales du milieu technologique, théoriciens autoproclamés.
Le livre s’efforce de les réhabiliter en mettant en avant leurs titres et leurs compétences passées, mais ne parvient jamais à masquer un fait gênant : les thèses qu’ils défendent ne représentent en rien un courant majoritaire de la Silicon Valley, et encore moins un programme de recherche structuré.
La figure centrale de cette galerie est Tom Campbell, physicien de formation et auteur de My Big TOE (Theory Of Everything), qui postule l’existence d’une conscience universelle encodant des « unités de conscience » incarnées dans des avatars — nous — afin de vivre des expériences.
L’idée n’est pas inintéressante en soi ; elle aurait mérité distance critique et travail journalistique.
Or, au fil des rencontres, c’est le mouvement inverse qui s’opère : l’enquêteur se mue progressivement en adepte.
Les séminaires payants de « voyage astral », les stages à plusieurs centaines de dollars, l’écosystème commercial qui entoure ces théories — tout cela est mentionné sans jamais être véritablement interrogé.
Le mot « secte » n’est jamais prononcé. La question de savoir s’il aurait dû l’être reste, elle, entière.
Le détournement de la physique quantique
Venons-en maintenant au cœur de l’argumentation du livre, et à son vice méthodologique le plus sérieux.
« La Simulation » s’appuie de façon récurrente sur deux phénomènes bien réels de la physique quantique : l’intrication — cette corrélation instantanée entre deux particules intriquées, quelle que soit la distance qui les sépare — et la dualité onde-corpuscule, qui s’effondre au moment de la mesure.
Ces phénomènes sont avérés, documentés, reproductibles. Ils comptent parmi les zones les plus troublantes de la physique contemporaine, et personne ne conteste que le problème de la mesure reste une question ouverte.
Mais le livre de Loïc Hecht opère sur ces bases un glissement que les lecteurs de ce blog connaissent bien, puisque nous l’avions déjà identifié chez Robert Lanza à propos du biocentrisme : le mélange progressif de la notion de mesure avec celle d’observation.
En physique quantique, ce qui fait « s’effondrer » la fonction d’onde, c’est l’interaction physique avec un dispositif de mesure. Un appareil. Un photon. Une molécule. Aucune conscience n’est requise.
Dire que « l’observation crée la réalité » — et en déduire que la conscience serait le processeur central d’une simulation — c’est transformer une relation physique en relation mentale. C’est faire dire aux équations ce qu’elles ne disent pas.
Le livre promet d’ailleurs, en fil conducteur, qu’une expérience financée par Campbell permettrait de trancher cette question — déterminer si le facteur humain joue un rôle dans l’effondrement de la fonction d’onde.
Il faut reconnaître à l’auteur une honnêteté sur ce point : il admet que les expérimentations, trop complexes et trop aléatoires, n’ont rien donné de concluant, et ne sont pas allées plus loin que les travaux menés dès les années 1980 par Alain Aspect sur l’intrication.
Mais cette honnêteté factuelle est aussitôt diluée dans une pirouette rhétorique qui en dit long : puisque la mesure ne tranche pas, c’est que la question de la mesure importerait moins que celle… de la croyance.
Nous y reviendrons, car tout est là.
Ce procédé — loger dans les zones d’ombre de la physique ce qu’on souhaite y trouver — n’a du reste rien d’original. C’est le tour de passe-passe que pratiquent depuis des décennies certains philosophes libertariens, Robert Kane en tête, qui vont chercher dans l’indétermination quantique un espace métaphysique providentiel pour y installer le libre arbitre. Comme si une case vide dans nos équations constituait automatiquement une preuve positive de ce qu’on désire y voir figurer.
L’erreur de catégorie : Bostrom n’a pas besoin du paranormal
Il y a plus gênant encore, d’un point de vue épistémologique.
Le livre inscrit l’ensemble de son matériau parapsychologique — vision à distance, sorties du corps, reiki — dans le cadre de ce qui est présenté comme une enquête sur l’hypothèse de la simulation. Or ces deux registres n’ont rigoureusement rien à voir.
L’argument de Bostrom est une construction probabiliste formelle, portant sur les civilisations post-humaines et leur capacité à générer des simulations ancestrales. C’est un raisonnement philosophique, discutable mais cohérent, qui n’a besoin d’aucun appui empirique paranormal et n’en tire aucune force.
Faire du remote viewing un « indice » en faveur de l’hypothèse de la simulation, c’est mélanger deux registres épistémiques hétérogènes — une construction logique d’un côté, un folklore parapsychologique à la reproductibilité plus que contestée de l’autre — sous le seul prétexte qu’ils partagent un vocabulaire du mystère.
La trajectoire du livre suit d’ailleurs cette pente : ascendante dans sa première moitié (physique, épistémologie, conscience), elle bascule franchement dans sa seconde partie vers la parapsychologie et le spiritualisme new age.
L’auteur semble conscient de la tension, mais sa façon de l’esquiver tient en une formule : « chacun y verra ce qu’il est tenté d’y voir. »
Cette phrase se veut de l’honnêteté. C’est d’après moi une démission intellectuelle.
Car la question que le livre prétendait poser — qu’est-ce que le réel ? — est une question fondamentale, qui mérite mieux que ce relativisme de confort.
En la diluant dans un continuum flou – allant de Platon à Bostrom en passant par les voyages astraux – l’ouvrage ne l’éclaire pas : il la dissout.
Les limites du gonzo journalisme
Un mot, enfin, sur la méthode — car elle n’est pas séparable du fond.
« La Simulation » revendique une filiation avec le journalisme gonzo : cette tradition, née avec Hunter S. Thompson, où le journaliste renonce à la posture d’objectivité pour s’immerger dans son sujet, quitte à s’y dissoudre.
La démarche a sa noblesse. La pseudo-neutralité journalistique est une fiction commode, et il y a une forme d’honnêteté à assumer sa subjectivité, à se mettre en scène comme instrument de l’enquête.
Mais le gonzo est un exercice de funambule, et la chute guette des deux côtés du fil.
D’un côté, une objectivité de façade.
De l’autre, beaucoup d’autocomplaisance — ce moment où le récit de soi cesse d’éclairer le sujet pour devenir le sujet. Où les états d’âme de l’enquêteur, ses expérimentations personnelles, ses confidences occupent l’espace que l’enquête aurait dû remplir. Le lecteur venu comprendre la théorie de la simulation se retrouve embarqué dans une autofiction dont il n’a pas signé le contrat de lecture !
Et cette dérive n’est pas qu’une question de goût littéraire. Elle a une conséquence épistémologique directe : l’immersion sans garde-fou transforme insensiblement le témoin en porte-parole.
À force de vivre parmi ceux qu’on étudie, de partager leurs séminaires, leurs pratiques et leurs espérances, on finit par épouser leur regard — et par prêter sa crédibilité de journaliste à des courants aux dynamiques sectaires assumées, dont les thèses détournent les fruits de la recherche scientifique au profit de théories que rien, à ce jour, ne permet d’étayer.
Thompson s’immergeait chez les Hells Angels sans jamais devenir motard. C’est précisément cette distance résiduelle — ce fil, si ténu soit-il — qui sépare l’immersion de la conversion.
Les volcans de Vénus, ou l’art de s’émerveiller de rien
Un passage du livre cristallise tout ce qui précède.
L’auteur y relate sa propre expérience de remote viewing. Sa cible : une cartographie des volcans de Vénus, vue du dessus. Sa « vision » : un volcan, au singulier, perçu de profil, avec des couleurs. Sur le fond, l’exercice est un échec — rien, dans l’image mentale décrite, ne correspond à une carte planétaire vue d’en haut. Mais il y avait un volcan dans sa vision et des volcans dans l’image : sur cette correspondance partielle, statistiquement insignifiante, l’ouvrage bâtit des pages entières d’émerveillement, avant d’en tirer des conclusions vertigineuses — la conscience serait immatérielle, nos corps de simples avatars, la réalité un code dont un peu de concentration permettrait de s’affranchir.
C’est ce passage précis qui m’a donné l’idée de tenter l’expérience moi-même — avec un protocole transparent, des cibles tirées aléatoirement, et l’engagement de publier les résultats quels qu’ils soient.
Le récit complet de cette expérience fait l’objet de l’épisode 10 de la saison 2 de mon podcast Neohumanisme, que je vous invite à écouter : vous y vivrez, de l’intérieur, la démonstration de ce que ce livre illustre malgré lui.
Car mes résultats furent, en un sens, exactement les mêmes que ceux de l’auteur : des impressions vagues, dont certaines pouvaient — avec suffisamment de bonne volonté — évoquer les cibles… mais dont la plupart tombaient complètement à côté !
La différence ne réside pas dans les données. Elle réside dans la lecture qu’on en fait. L’effet Barnum — cette propension du cerveau à trouver des correspondances précises dans le vague — transforme le même matériau en « preuve troublante » pour qui veut y croire, et en bruit statistique pour qui accepte de compter.
Ce qu’il faut retenir
Karl Popper l’a formulé mieux que personne : une théorie n’est scientifique que si elle peut être réfutée. Lorsque tout résultat devient une confirmation — lorsqu’un échec se mue en « réussite partielle », lorsqu’une expérience non concluante devient la preuve que « la croyance importe plus que la mesure » — on a quitté le terrain de la science pour celui de la foi.
L’hypothèse de la simulation reste, en elle-même, une question philosophique ouverte et passionnante — nous lui avons consacré un épisode entier, et elle continuera d’irriguer les réflexions de mon podcast et de ce blog.
Mais elle mérite d’être traitée pour ce qu’elle est : une construction conceptuelle rigoureuse, pas un fourre-tout où recycler l’ensemble du paranormal contemporain.
« La Simulation » de Loïc Hecht restera pour moi un livre doublement instructif : par ce qu’il rate, et par ce que son ratage révèle. Il ne documente pas la théorie qui fascine la Silicon Valley. Il documente — involontairement — la fragilité de l’esprit humain face à ses propres désirs de croire.
Et c’est peut-être, au fond, le seul mystère dont ce livre apporte la preuve.