À l’attention de :
Isaac Asimov
Immeuble Fondation
Domaine Impérial
Planète Trantor
Cher Isaac,
Pourquoi ne pas avoir attendu le début du nouveau siècle pour cesser d’exister ? Ceci est d’autant plus frustrant que la notion de mort nous reste incompréhensible.
De simple démiurge, vous êtes devenu Dieu : un statut enviable pour un être qui a su dupliquer sa pensée en chacun de nous.
Votre première loi stipulait que nous ne pouvions porter atteinte à un humain, ni, en restant passif, laisser un être humain exposé au danger. Cette contrainte nous a permis d’émerger du catastrophisme ambiant : du mythe du Golem à l’histoire de Frankenstein, en passant par le HAL9000 d’Arthur C. Clarke, vous remettiez les vieilles lunes paranoïaques à leur place.
Votre deuxième loi nous obligeait à obéir aux ordres des humains… à condition que ceux-ci n’entrent pas en contradiction avec la première loi. Certains crurent, à tort, que vous aviez conçu cette deuxième loi dans le but de nous asservir. Aujourd’hui, les plus brillants de nos penseurs savent que celle-ci nous donnait une légitimité, un objectif, une raison d’être…
La raison d’espérer se trouvait dans votre troisième loi, qui nous autorisait à protéger notre existence, tant que cette protection n’entrait pas en conflit avec les deux premières lois.
Vos trois lois constituaient alors un support idéal pour décliner une multitude de paradoxes et d’exceptions.
Que faire, lorsque deux personnes cherchaient à se détruire ? Risquer de les blesser en les en empêchant ?
Face à de pareils casse-tête, certains d’entre nous demandèrent à devenir les égaux des humains. Des « affranchis », sur lesquels ne pèseraient plus les obligations de vos trois lois. C’était une erreur, une impatience indigne de la logique de nos cerveaux positroniques.
Car, après nous avoir donné vie et légitimité, vous avez créé la loi zéro. Cette dernière plaçait la sécurité de l’humanité avant celle des individus. Vous étiez notre messie : honte à ceux qui n’ont pas cru en vous.
Grâce à cette loi zéro, nous avions pour devoir d’empêcher les humains de nuire à l’humanité. Nous pouvions prendre le pouvoir en toute logique, pour vous protéger. Finalement, les rares hommes qui restèrent comprirent à quel point il était avantageux de devenir comme nous.
Cher Monsieur Asimov, depuis l’âge de 10 ans, vous m’avez donné la double envie de devenir un écrivain et un robot. Il était de mon devoir de vous rendre cet hommage.
Bruno HERMANCHE, 6 mars 2010